Image default

États et souveraineté

Extrait de l’article d’Alain Supiot, « Revue Défense Nationale » 2022/2 (N° 847), pp 30 à 38

Dans une lettre adressée au Père Mersenne le 15 avril 1630, Descartes justifia en ces termes sa foi dans l’intangibilité des vérités mathématiques : « C’est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu’un roi établit des lois en son royaume (…) On vous dira que si Dieu a établi ces vérités, il les pour- rait changer comme un roi fait ses lois ; à quoi il faut répondre que oui si sa volonté peut changer. – Mais je les comprends comme éternelles et immuables. – Et moi je juge de même de Dieu » (1). Ces quelques lignes éclairent la diversité des facettes – théologique, juridique et épistémologique – de la souveraineté, dont il faut retracer la généalogie pour comprendre sa place dans l’œuvre gaullienne.

Le concept de souveraineté a été forgé en même temps que celui d’État par les juristes et théologiens médiévaux, pour lesquels la figure première du souverain était le Dieu tout-puissant de l’Ancien Testament (2). Étant le produit de l’histoire institutionnelle de l’Europe occidentale, ces concepts d’État et de souveraineté ne peuvent être projetés sans précaution sur des périodes antérieures ou sur d’autres civilisations. Le droit romain classique ignore la souveraineté, le politique y étant pensé au travers des notions d’imperium, de potestas, d’auctoritas ou de ius (3). De même, pour ne prendre que cet exemple, le Japon s’en est passé jusqu’au XIXe siècle, où il l’importa pour être reconnu comme « État souverain » par les puissances occidentales ; mais cette importation a donné lieu à des définitions de la souveraineté ignorées en Occident (4). Il ne faut donc pas confondre la généralité du problème auquel répond la souveraineté et la spécificité de la réponse qu’elle y apporte.

Ce problème général est celui que Descartes pose à propos des vérités mathématiques : comment peut-on être assuré de certaines lois dans un monde fini, alors que l’univers infini auquel il appartient nous demeure largement inscrutable ? Ainsi formulé, ce problème n’est pas seulement théologique, mais aussi épistémologique, car il conduit à reconnaître que face à un univers infini, l’Homme ne peut acquérir par lui-même que des connaissances finies. La reconnaissance de cette finitude, à l’aube de la Renaissance, a ouvert au progrès scientifique un champ indéfini, sans que jamais on puisse prétendre atteindre la vérité absolue, celle-ci relevant de la religion et non de la science (5). Tel est le sens de la « docte ignorance » promue par Nicolas de Cues à l’aube de la Renaissance (6), dont l’équivalent se retrouve dans ce proverbe malien rapporté par le philosophe Amadou Hampâté Bâ : «Celui qui sait qu’il ne sait pas, saura ; celui qui ne sait pas qu’il ne sait pas, ne saura pas».

Related posts

L’Afrique, nouveau pivot géoéconomique des ressources stratégiques

admin

Logement urbain en Afrique : une pression croissante au cœur des grandes métropoles

admin

Investissements chinois en Afrique : opportunité stratégique ou dépendance à maîtriser ?

admin

Écosystèmes numériques en Afrique : investir dans les talents pour construire les leaders de demain

admin

Stratégies d’IA en Afrique : une course stratégique qui ne fait que commencer

admin

L’infrastructure numérique en Afrique : au-delà des data centers, un enjeu de performance

admin

Les exportations africaines : au cœur des chaînes de valeur mondiales

admin

Ports africains : la nouvelle bataille de la performance logistique

admin

Les géants africains : une puissance économique encore concentrée

admin

États et souveraineté

admin